Léda - L'étude des animaux

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Chien

23 - 79 - Pline l'Ancien / E. Littré - Histoire naturelle Livre VIII 61 - Le chien

Parmi les animaux qui vivent en société avec nous, plusieurs sont dignes d'être connus, et, avant tous les autres, le chien, si fidèle à l'homme, et le cheval. Nous lisons qu'un chien combattit pour son maître contre des brigands, et que, percé de coups, il ne quitta pas le corps, dont il éloignait les oiseaux et les bêtes de proie; qu'un autre, en Épire, reconnut au milieu d'une assemblée le meurtrier de son maître, et le força d'avouer le crime par ses morsures et ses aboiements. Deux cents chiens ramenèrent de l'exil le roi des Garamantes, en combattant ceux qui s'opposaient à son retour. Les Colophoniens et les Castabaliens ont eu des cohortes de chiens dressés à la guerre; ces cohortes combattaient aux premiers rangs, sans se rebuter jamais; c'étaient les auxiliaires les plus fidèles, et qui ne coûtaient point de solde.

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Chien de berger - Buffon - Hist. Nat. - Source

Les chiens, après le massacre des Cimbres, défendirent les maisons qui étaient portées sur des chariots. Le chien de Jason de Lycie refusa de manger après le meurtre de son maître, et se laissa mourir de faim. Le chien auquel Duris donne le nom d'Hyrcanien se jeta dans le bûcher qui consumait le corps du roi Lysimaque. Il en fut de même du chien du roi Hiéron. Philistus cite encore Pyrrhus, chien du tyran Gélon. On dit aussi que le chien de Nicomède, roi de Bithynie, déchira Condingis, femme de ce prince, parce qu'elle se livrait à des ébats avec son mari.

Chez nous Vocatius, citoyen noble, qui enseigna le droit civil à Cascellius, revenant à cheval, le soir, de sa campagne, fut défendu par son chien contre un voleur. Le sénateur Caelius étant malade fut assailli à Plaisance par des hommes armés, qui ne purent le blesser qu'après avoir tué son chien. Mais le trait le plus remarquable est de notre temps, et attesté par les Actes du peuple romain: sous le consulat d'Appius Junius et de P. Silius (an de Rome 781), Titius Sabinus et ses esclaves furent mis à mort à cause de Néron, fils de Germanicus; un chien appartenant à un de ces esclaves ne put être ni chassé de la prison, ni éloigné du corps de son maître, qui avait été jeté sur les degrés des Gémonies. Là il poussait des hurlements lamentables, en présence d'une foule de citoyens romains: des aliments lui ayant été présentés par quelqu'un, il les porta à la bouche du mort; quand le cadavre eut été précipité dans le Tibre, il s'y jeta lui-même et s'efforça de le soutenir, sous les yeux d'une multitude accourue pour être témoin de la fidélité de cet animal.

Seuls les chiens connaissent leur maître, et ils le devinent même revenant à l'improviste et gardant l'incognito. Seuls ils savent leur nom, seuls ils reconnaissent la voix des gens de la maison. Ils se rappellent les chemins qu'ils ont parcourus, quelque longs qu'ils soient. Aucun animal, excepté l'homme, n'a plus de mémoire. On arrête leur impétuosité et leur furie en s'asseyant à terre.

Si l'homme a rencontré en eux plusieurs qualités utiles, c'est dans la chasse surtout qu'éclate leur adresse et leur intelligence. Les chiens trouvent les pistes et les suivent, conduisant vers la bête le chasseur qui les tient en laisse. Quand ils voient le gibier, comme ils l'indiquent par une expression significative, bien que silencieuse et circonspecte, par leur queue d'abord, puis par leur museau! Même vieux, aveugles et infirmes, on les porte dans les bras pour qu'ils éventent le gibier, et signalent avec leur museau sa retraite. Les Indiens font couvrir les chiennes par des tigres, et pour cela ils les attachent dans les bois quand elles sont en chaleur. Ils regardent la première et la seconde génération comme trop féroces; ils ne dressent que la troisième. Les Gaulois en font autant avec les loups. Leurs meutes ont pour chef et pour guide un chien né de ce commerce; la meute l'accompagne à la chasse, et lui obéit; ces animaux connaissent, en effet, entre eux la subordination. Il est certain qu'ils ne boivent dans le Nil qu'en courant, de peur d'être victimes du crocodile.

Alexandre le Grand marchant vers l'Inde, le roi de l'Albanie lui avait donné un chien d'une taille extraordinaire. Charmé de sa belle apparence, Alexandre ordonna qu'on lâchât devant lui des ours, des sangliers, et enfin des daims; l'animal resta immobile et dédaigneux. Tant de lâcheté dans un si grand corps offensa l'âme généreuse du conquérant; il fit tuer le chien. La nouvelle en vint au roi d'Albanie; celui-ci en envoya un autre à Alexandre, et lui fit dire d'éprouver ce chien, non pas contre de petits animaux, mais contre le lion ou l'éléphant; qu'il avait eu deux chiens de cette espèce et qu'il n'en resterait plus après la mort de celui-ci. Alexandre ne différa pas, et il vit aussitôt le lion mis en pièces; puis il fit amener un éléphant, et jamais spectacle ne lui causa autant de plaisir. En effet, le poil hérissé sur tout le corps, le chien commença par aboyer d'une manière terrible, puis il vint à l'attaque: se dressant contre le monstre tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, l'assaillant et l'évitant avec l'adresse nécessaire en un pareil combat, il le fit tant tourner que l'éléphant tomba, et sa chute ébranla la terre.

Ce chapitre constitue l'essentiel du livre VIII de l'Histoire naturelle de Pline à propos du chien, il est cependant possible de poursuivre un peu cette lecture.


1707 - 1788 - Comte de Buffon - Histoire naturelle Tome 5 - Le chien [extrait]

Le Comte de Buffon, dont nous ne donnons ici proportionnellement qu'un court extrait, semble intarissable sur le chien. On pourra comparer ces premières lignes si caractéristiques avec celles sur le chat qui ont une toute autre tonalité.

La grandeur de la taille, l’élégance de la forme, la force du corps, la liberté des mouvements, toutes les qualités extérieures, ne sont pas ce qu’il y a de plus noble dans un être animé: et comme nous présérons dans l’homme l’esprit à la figure, le courage à la force, les sentimens à la beauté, nous jugeons aussi que les qualités intérieures sont ce qu’il y a de plus relevé dans l’animal; c’est par elles qu’il diffère de l’automate, qu’il s’élève au dessus du végétal et s’approche de nous; c’est le sentiment qui ennoblit son être, qui le régit, qui le vivifie, qui commande aux organes, rend les membres actifs, fait naître le désir, et donne à la matière le mouvement progressif, la volonté, la vie.

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Dogue de forte race - Buffon - Hist. Nat. - Source

La perfection de l’animal dépend donc de la perfection du sentiment; plus il est étendu, plus l’animal a de facultés et de ressources, plus il existe, plus il a de rapports avec le reste de l’Univers: et lorsque le sentiment est délicat, exquis, lorsqu’il peut encore être perfectionné par l’éducation, l’animal devient digne d’entrer en société avec l’homme; il sait concourir à ses desseins, veiller à sa sûreté, l’aider, le défendre, le flatter; il sait, par des services assidus, par des caresses réitérées, se concilier son maître, le captiver, et de son tyran se faire un protecteur.

Le chien, indépendamment de la beauté de sa forme, de la vivacité, de la force, de la légèreté, a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de l’homme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire, rend le chien sauvage redoutable à tous les animaux, et cède dans le chien domestique aux sentimens les plus doux, au plaisir de s’attacher et au désir de plaire; il vient en rampant mettre aux pieds de son maître son courage, sa force, ses talents; il attend ses ordres pour en faire usage, il le consulte, il l’interroge, il le supplie, un coup d’œil suffit, il entend les signes de sa volonté; sans avoir, comme l’homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sentiment; il a de plus que lui la fidélité, la constance dans ses affections; nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire; il est tout zèle, tout ardeur et tout obéissance; plus sensible au souvenir des bienfaits qu’à celui des outrages, il ne se rebute pas par les mauvais traitements, il les subit, les oublie, ou ne s’en souvient que pour s’attacher davantage; loin de s’irriter ou de fuir, il s’expose de lui-même à de nouvelles épreuves, il lèche cette main, instrument de douleur, qui vient de le frapper, il ne lui oppose que la plainte, et la désarme enfin par la patience et la soumission.

Plus docile que l’homme, plus souple qu’aucun des animaux, non seulement le chien s’instruit en peu de temps, mais même il se conforme aux mouvements, aux manières, à toutes les habitudes de ceux qui lui commandent; il prend le ton de la maison qu’il habite; comme les autres domestiques, il est dédaigneux chez les grands et rustre à la campagne: toujours empressé pour son maître et prévenant pour ses seuls amis, il ne fait aucune attention aux gens indifférents, et se déclare contre ceux qui par état ne sont faits que pour importuner; il les connaît aux vêtements, à la voix, à leurs gestes, et les empêche d’approcher. Lorsqu’on lui a confié pendant la nuit la garde de la maison, il devient plus fier, et quelquefois féroce; il veille, il fait la ronde; il sent de loin les étrangers, et pour peu qu’ils s’arrêtent ou tentent de franchir les barrières, il s’élance, s’oppose, et par des aboiemens réitérés, des efforts et des cris de colère, il donne l’alarme, avertit et combat: aussi furieux contre les hommes de proie que contre les animaux carnassiers, il se précipite sur eux, les blesse, les déchire, leur ôte ce qu’ils s’efforçaient d’enlever; mais content d’avoir vaincu il se repose sur les dépouilles, n’y touche pas, même pour satisfaire son appétit, et donne en même temps des exemples de courage, de tempérance et de fidélité.

On sentira de quelle importance cette espèce est dans l’ordre de la Nature, en supposant un instant qu’elle n’eût jamais existé. Comment l’homme aurait-il pu, sans le secours du chien, conquérir, dompter, réduire en esclavage les autres animaux? comment pourrait-il encore aujourd’hui découvrir, chasser, détruire les bêtes sauvages et nuisibles? Pour se mettre en sûreté, et pour se rendre maître de l’Univers vivant, il a fallu commencer par se faire un parti parmi les animaux, se concilier avec douceur et par caresses ceux qui se sont trouvés capables de s’attacher et d’obéir, afin de les opposer aux autres: le premier art de l’homme a donc été l’éducation du chien, et le fruit de cet art la conquête et la possession paisible de la Terre. [...]


1818 - 1894 - Charles-Marie Leconte de Lisle
Les Hurleurs

Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes,
La ville s'endormait aux pieds des monts brumeux.
Sur de grands rocs lavés d'un nuage écumeux
La mer sombre en grondant versait ses hautes lames.

La nuit multipliait ce long gémissement.
Nul astre ne luisait dans l'immensité nue ;
Seule, la lune pâle, en écartant la nue,
Comme une morne lampe oscillait tristement.

Monde muet, marqué d'un signe de colère,
Débris d'un globe mort au hasard dispersé,
Elle laissait tomber de son orbe glacé
Un reflet sépulcral sur l'océan polaire.

Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étouffants,
L'Afrique, s'abritant d'ombre épaisse et de brume,
Affamait ses lions dans le sable qui fume,
Et couchait près des lacs ses troupeaux d'éléphants.

Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres,
Parmi les ossements de boeufs et de chevaux,
De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux,
Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.

La queue en cercle sous leurs ventres palpitants,
L'oeil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles,
Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles,
Et d'un frisson rapide agités par instants.

L'écume de la mer collait sur leurs échines
De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir ;
Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir,
Leurs dents blanches claquaient sous leurs rouges babines.

Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,
Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ?
Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ?

je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages,
Après tant de soleils qui ne reviendront plus,
J'entends toujours, du fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages !

1864 - 1910 - Jules Renard - Histoires naturelles
Le chien

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Le chien [détail] - Ill. de P. Bonnard - Source

On ne peut mettre Pointu dehors, par ce temps, et l’aigre sifflet du vent sous la porte l’oblige même à quitter le paillasson. Il cherche mieux et glisse sa bonne tête entre nos sièges. Mais nous nous penchons, serrés, coude à coude, sur le feu, et je donne une claque à Pointu. Mon père le repousse du pied. Maman lui dit des injures. Ma sœur lui offre un verre vide.

Pointu éternue et va voir à la cuisine si nous y sommes.
Puis il revient, force notre cercle, au risque d’être étranglé par les genoux, et le voilà dans un coin de la cheminée.
Après avoir longtemps tourné sur place, il s’assied près du chenet et ne bouge plus. Il regarde ses maîtres d’un œil si doux qu’on le tolère. Seulement le chenet presque rouge et les cendres écartées lui brûlent le derrière.

Il reste tout de même.
On lui rouvre un passage.
— Allons, file! es-tu bête!
Mais il s’obstine. À l’heure où les dents des chiens perdus crissent de froid, Pointu, au chaud, poil roussi, fesses cuites, se retient de hurler et rit jaune, avec des larmes plein les yeux.